Étiquette : PolicierPage 2 of 6
« Ah, si tu avais vécu en Grèce, je t’aurais raconté le vent nouveau qui soufflait sur Athènes il y a soixante ans, après des siècles de traditions villageoises. […] Et toi qui grandis en Suisse, tu serais allée cherchée du côté d’Allah ? Quand je te reverrai, je t’offrirai mon Coran. Je n’ai pas fini le bouquin, mais j’ai pris des notes. Je voudrais que tu comprennes qu’il n’y a pas de parole révélée sans notes de bas de page. L’Islam, contre-culture… qui l’eût cru ? »
« En sortant de l’université, j’ai été affecté à un baleinier. Un bateau-usine. J’ai assisté à la mise à mort de centaines de baleines. Je me souviens de la première. Une femelle. Quand les ouvriers ont commencé à la découper, elle donnait encore du lait. Il se mélangeait à l’eau autour, tout était blanc. C’était presque pire que le sang. Et son râle d’agonie… C’était trop pour moi. »
« La scène qu’il découvrit en bas était inimaginable. Des milliers de corps nus allongés à perte de vue sur des palettes de bois, jetés en tas comme des mannequins dans une usine de poupées, bras et jambes entremêlés, étrangement lumineux, à peine humains. Les vapeurs de désinfectant masquaient les détails […]. Des zombies en combinaison de protection bleue, sans visage derrière leur visière en plastique teinté, évoluaient au ralenti entre les volutes de fumée, à la façon des astronautes sur la Lune, sortant les cadavres des fourgnons pour les empiler sur de nouvelles palettes. »
« Il contacta sa fille sur Skype ce soir-là. Elle apparut sur l’écran, son bébé dans les bras. Servaz ne s’était toujours pas habitué à ces technologies qui permettaient de relier Toulouse à Montréal et d’entrer dans l’intimité de chaque foyer, qui rapetissaient le monde au point de lui ôter une bonne partie de sa magie. Il y voyait un progrès mais aussi un terrible danger –celui d’un monde sans murs, sans portes, sans recoins où se cacher, sans possibilités de penser à l’abri du bruit et des injonctions. Un monde livré à l’instantanéité, au jugement des autres, à la pensée unique et à la délation, où le moindre geste s’écartant de la norme vous vaudrait d’être suspect et par suite accusé, où la rumeur et les préjugés remplaceraient la justice et la preuve, un monde sans liberté, sans compassion, sans compréhension. »