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Avec le déchiffrage du génome humain, le vieux concept d’assurance maladie est bon pour la poubelle. Grâce à des tests faciles à réaliser, les gens destinés à coûter un paquet d’argent peuvent être repérés grâce à leur ADN. Et puisque les compagnies ne peuvent pas faire de discrimination, d’un point de vue économique ne serait-il pas préférable de s’en débarrasser ?
« En sortant de l’université, j’ai été affecté à un baleinier. Un bateau-usine. J’ai assisté à la mise à mort de centaines de baleines. Je me souviens de la première. Une femelle. Quand les ouvriers ont commencé à la découper, elle donnait encore du lait. Il se mélangeait à l’eau autour, tout était blanc. C’était presque pire que le sang. Et son râle d’agonie… C’était trop pour moi. »
« Sid me saisit par les cheveux, souleva ma tête de la moquette et me força à regarder.
– Vise un peu « Sans-Couilles »
Je clignai des yeux, battis des paupières. Celuis qu’il appelait « Sans-Couilles » […] avait fourré Frank Sinatra dans un mixeur. Le gros mixeur jaune que Frank n’aimait pas.
– Frank !
Sid regarda « Sans-Couilles » et éclata de rire.
[…]
Le mixeur bascula à terre. Il tourna un moment et Frank émit un glapissement atroce. »
« La scène qu’il découvrit en bas était inimaginable. Des milliers de corps nus allongés à perte de vue sur des palettes de bois, jetés en tas comme des mannequins dans une usine de poupées, bras et jambes entremêlés, étrangement lumineux, à peine humains. Les vapeurs de désinfectant masquaient les détails […]. Des zombies en combinaison de protection bleue, sans visage derrière leur visière en plastique teinté, évoluaient au ralenti entre les volutes de fumée, à la façon des astronautes sur la Lune, sortant les cadavres des fourgnons pour les empiler sur de nouvelles palettes. »
« Il contacta sa fille sur Skype ce soir-là. Elle apparut sur l’écran, son bébé dans les bras. Servaz ne s’était toujours pas habitué à ces technologies qui permettaient de relier Toulouse à Montréal et d’entrer dans l’intimité de chaque foyer, qui rapetissaient le monde au point de lui ôter une bonne partie de sa magie. Il y voyait un progrès mais aussi un terrible danger –celui d’un monde sans murs, sans portes, sans recoins où se cacher, sans possibilités de penser à l’abri du bruit et des injonctions. Un monde livré à l’instantanéité, au jugement des autres, à la pensée unique et à la délation, où le moindre geste s’écartant de la norme vous vaudrait d’être suspect et par suite accusé, où la rumeur et les préjugés remplaceraient la justice et la preuve, un monde sans liberté, sans compassion, sans compréhension. »
« Ils sont pauvres parce que la quantité de chance qui circule dans ce monde est limitée et qu’ils n’en ont jamais reçu la moindre part. Si la chance n’atterrit pas en plein sur vous quand elle tombe du ciel, si elle ne vous trouve pas sur son chemin quand elle se réveille le matin et qu’elle se met à chercher quelqu’un à qui elle va s’attacher, vous ne pouvez rien y faire. Il y a bien plus de gens dans ce monde qu’il n’y a de parts de chance, alors ou bien vous êtes au bon endroit au bon moment, à la seconde même où la chance fait son apparition – une seule fois et pour ne plus jamais revenir. Ou bien vous n’y êtes pas. Et dans ce cas… »